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samedi 13 février 2010

Le vélo de Tiffany : douce uchronie*

Vous pourrez aller à vélo à la magnifique exposition - Le verre selon Tiffany : la couleur en fusion - puisqu’elle est parmi nous jusqu’au 2 mai prochain au Musée des Beaux-arts de Montréal.

Je crois que ce sera un autre très bon coup du Musée, puisque voilà une exposition véritablement accessible à tous, et où l’on cotoîe dans une proximité étonnante des oeuvres de Tiffany exposées dans toute leur splendeur, leur magnificence. Les vases, luminaires, vitraux rivalisent de beauté sous nos yeux et témoignent d’une époque haute en couleur, au propre et au figuré.

L’exposition nous apprend toutes sortes de choses sur la grande épopée Tiffany qui dura plus d’un siècle. Par exemple, quelles étaient les influences de la première heure, en l'occurence les mosaïques d’Afrique du Nord. Que Tiffany le créateur était doublé d’un homme d’affaires qui savait bien s’entourer. Que son apport véritable à l’art du verre, c’est précisément le verre, c’est-à-dire qu’avec chimistes et artisans, il a mis au point des procédés qui permettaient de créer des couleurs, des textures, des motifs nouveaux, élargissant d’autant la palette, le vocabulaire des artistes du verre.

Quand on entend le nom Tiffany, on pense tout de suite aux lampes célèbres. Et on croit que Tiffany en était l’auteur exclusif. Et c’est ici que l’exposition nous éclaire sur des aspects moins connus de cet empire de l’art nouveau. Était-ce l’époque qui voulait ça, ou le fait qu’il s’agit ici d’un industriel ayant à son service des centaines de personnes, et non pas d’une production artisanale, mais ce qui est clair maintenant c’est qu’il y avait d’autres créateurs et inventeurs dans l’ombre de Tiffany : des artistes, des chimistes, des ingénieurs dont les noms ne nous sont parvenus que très tardivement.

Pour n'en nommer que quelques uns : Arthur J.Nash, et Leslie, son fils, qui supervisaient les opérations de création du verre et les fonderies, A.Nash étant l’auteur du fameux verre Favril qui a rendu possible la création de nombreuses pièces Tiffany célèbres. Puis, encore méconnue jusqu’à tout récemment, Clara Driscoll (1861-1944), qui aurait conçu les modèles de lampes les plus iconiques de l’oeuvre Tiffany, lampes dont on voit quelques modèles dans l’exposition. Son rôle a été mis à jour en 2005, lorsqu’un chercheur en histoire a découvert la correspondance qu’elle entretenait avec sa mère. C’est par ses lettres, où elle explique son travail chez Tiffany, et par les recherches qui s’ensuivirent par la Société d’histoire de New York, qu’on découvre en elle une femme véritablement d’avant-garde, et l'importance de son rôle au sein de Tiffany.

À une époque où les femmes avaient peu de choix de vie, encore moins de choix de carrières – se marier et avoir des enfants, devenir enseignante ou religieuse – Clara reçoit une formation en art, vit seule dans le New York de la fin du 19e, début 20e siècle, et elle est responsable de l’atelier où l’on choisit et coupe le verre. Dans cet atelier, elle a sous ses ordres un cinquantaine de femmes que l'on nommera les Tiffany girls. Plus étonnant encore, sa correspondance nous révèle qu'elle se rend au travail ... à vélo. Complètement atypique pour une femme de son époque !

Ces dans ses fonctions à l’atelier qu’elle crée ces oeuvres magnifiques pour Tiffany. En effet, on observe un changement esthétique dans la production au moment où elle occupe ses fonctions chez Tiffany : les motifs géométriques froids font place aux formes courbes, aux motifs organiques, aux fleurs, feuilles, insectes, et à une palette de couleurs différente.

L’on sait que la compagnie Tiffany & Co produisait à ses débuts bijoux, argenterie, papeterie, et c’est à cette même époque, vers 1890, qu’ont été conçus des ... vélos! Non pas en verre, mais aux cadres sertis d’argent, avec poignées en ivoire, des vélos qui ont existé en très peu d’exemplaires. J’ai donc imaginé un Tiffany reconnaissant de l’apport indéniable de Clara aux ateliers Tiffany, lui offrant l’un de ses vélos, à elle qui roulait dans les rues de New York chaque jour pour se rendre au travail.

Malheureusement, l’histoire ne nous dit que bien peu des rapports entre Tiffany et la cheffe d’atelier. Ce que nous savons cependant c’est que l’un des rares exemplaires de ce vélo a été vendu aux enchères chez Bonhams l’an dernier, au montant de 57,000$. Il avait été conçu pour l’actrice américaine Lillian Russell.

N.D.L.R. : Nous tenons à préciser qu'il n'y a pas d'exemplaire de ce vélo à l'exposition Tiffany du Musée des Beaux-arts de Montréal.


Sur Arthur J.Nash, : Behind the scenes of Tiffany Glassmaking. The Nash Notebooks. St-Martin’s Press. 2001.
Sur Clara Driscoll : A new light on Tiffany : Clara Driscoll and the Tiffany Girls. D.Giles Ltd. 2007.

Crédit photographique : Clara Driscoll dans son atelier aux Studios Tiffany, en compagnie de Joseph Briggs, 1901. New York. Département des arts décoratifs, Metropolitan Museum of Art.

[*Uchronie : genre qui repose sur le principe de la réécriture de l’Histoire à partir de la modification d’un événement du passé. L’auteur d’une uchronie prend comme point de départ une situation historique existante et en modifie l’issue pour ensuite imaginer les différentes conséquences possibles.]

samedi 12 décembre 2009

À hauteur de selle

Dans une des scènes clés du très beau film La société des poètes disparus, le professeur – incarné par Robin Williams – fait la leçon à ses étudiants : tout est une question de point de vue et de perspective. Il leur demande de monter sur leur pupitre et de constater comment même la réalité la plus banale – leur classe – est différente envisagée à partir de ce nouveau point de vue. La question du point de vue, de sa singularité, se pose à chaque fois que l'on prend la parole, quelle que soit le medium choisi. Tout est affaire de point de vue, de perspective. Leçon qu'ils auront intégrée, comme l'illustre, mémorable, la scène finale du film.

L’histoire de la peinture est en partie, bien que pas exclusivement, une histoire de la représentation, une éducation du regard, et une interrogation sans cesse renouvellée de la question du point de vue. Pour exemple, deux contemporains. Picasso qui, visionnaire, illustre dans ses toiles cubistes la multiplicité et la simultanéité des points de vue. Pas joli joli, mais oh combien brillant! Je pense à l’artiste Allemand Gerhard Richter, dont le Musée des Beaux-Arts de Montréal possède une oeuvre de très grand format, et où l'on voit un paysage, flou, comme une photographie hors focus, une oeuvre qui brouille du coup les frontières entre peinture et photo. Meadowland est une de ces toiles qui fonctionne un peu comme ça.

Et le vélo dans tout ça !!!??? me direz-vous.

J'y arrive.

Plus près de nous, le canadien Alex Colville, un peintre hyperréaliste, nous donne souvent à voir ce que plusieurs fins observateurs auront appelé le low-car-seat level. En effet, quand on regarde certaines de ses toiles, on a l’impression de voir la scène comme si on était assis en voiture, arrêté en bordure de la route, observant la scène alors qu'on est à cette distance précise du sol.

C’est en fréquentant des photoblogs de cyclistes-photographes que j'ai repensé aux oeuvres de Colville et à son point de vue singulier d'automobiliste Nord-américain qui voit la vie de sa voiture.

Si on entend par point de vue, un discours politique, il ne fait aucun doute qu'il existe un et même des points de vue cyclistes. Mais ici, je ne fais pas référence au discours politique. Plus bêtement, je me demande si on peut identifier un point de vue bike-seat-level , en regard à "hauteur de selle" ?

J'essaie de porter attention au style photo des cyclistes-photographes, je cherche à reconnaître une esthétique qui leurs/nous serait commune. Une sorte de signature visuelle, faites de plusieurs éléments qui pourraient s'y retrouver ou pas. La crystalisation d'un regard qui lit la ville et ses objets à partir de la vie à vélo, une représentation de la ville qui ne serait ni celle de l’automobiliste ou du piéton, une esthétique visuelle propre à la gente autopropulsée. Tant dans la manière que la matière de cette photographie là. Des thèmes, des cadrages, un registre - la proximité, un rapport plus intime aux lieux, une vision en mouvement, etc.

Je dis ça comme ça. Peut-être que c'est du délire. Peut-être que c'est déjà l'effet du manque de vélo. L'hiver va être long...

Sources/crédits (dans leur ordre d'apparition) :
Jeremy Hugues. Condor in the snow. Jeremy Huges's photostream sur Flickr.
Alex Colville.
Cyclist and Crow. 1981. (Tiré du catalogue en ligne du MBA de Montréal).
Pörrö. Vauhissa. 2007. The thrill of Cycling sur Flickr.