lundi 12 juillet 2010

L'art du vélociste


photo : Alec

Un matin à bonne heure, on est trois ou quatre à attendre à la porte de la boutique. Ça ouvre dans quelques minutes. Une jeune femme passe le commentaire : on se croirait à la clinique médicale sans rendez-vous. Et elle n'a pas complètement tort. Quand on se sert de son vélo quotidiennement, on ne peut souffrir d'être sans. Alors, on va chez le vélociste, avec nos doléances. Et, soit on attend le diagnostic, soit on connait déjà le problème, et on attend de connaître les options, le verdict. On s'en remet à ses bons soins.

Cet autre jour encore, c'est en fin de journée que je me suis pointée. Je n'avais pas dans l'idée d'attendre après la réparation - changer un guidon droit pour un guidon surelevé - mais on me propose gentillement d'attendre, que ça sera prêt dans quelques minutes. Tout à coup, devant moi, une scène . Un monsieur arrive, en vêtements de travail, il rentre du boulot, en route pour la maison, et dit qu'il a attrappé une branche dans sa roue, que sa roue est croche. Le vélociste jette un oeil, en effet, la roue est pas mal croche. Il figure que la roue est fouttue. Le client, à ce stade-çi souhaite simplement rentrer chez lui. Alors, rien à perdre, il prend la roue et la retourne de bord, et frappe le sol très fort avec, la roue à l'horizontale, pas à la verticale. Un peu le grand principe de physique des dessins animés : un coup de masse - tu es k.o., un autre coup de masse, tu es o.k. Et voilà la roue presque parfaite. Un miracle! Tout le monde regarde la roue, éberlué. Il va sans dire qu'on parle d’une roue générique de vélo bien ordinaire, rien qui coûte la peau des fesses. Il met la roue sur le truc qui sert à vérifier les roues, enligne ça, remet la roue sur le vélo. On voyait sur la jante là où la roue avait mangé son coup, mais la roue était à peu près parfaite. Et du coup, cet homme était en mesure de rentrer chez lui. Le vélociste, amusé, étonné lui-même de son initiative, qui, si elle était inorthodoxe, s'est avérée efficace dans les circonstances. Comme on dit : don't try this at home. Tout le monde dans la boutique en a été quitte pour rire un bon coup.

Pendant mes trente minutes passées là, je le jure, c'était littéralement la cour des miracles. Par exemple, un autre client s'amène avec un guidon en carbone, cassé. Et le vélociste d'expliquer au tout jeune homme que - un guidon en carbone, c'est PAS fait pour faire des sauts avec un vélo de montagne!!!! À peine le temps de verser une larme sur son guidon foutu, il rêve déjà d'un futur guidon, d'un futur vélo. Une femme fait irruption dans la boutique avec un grand sac de plastique plein de... cadenas rouillés et elle espère en récupérer quelques uns avec l'aide du vélociste qui reste un peu interloqué par cette demande, lui qui ...VEND des cadenas neufs ! Mais il regarde ça avec elle. Un autre client arrive de la piste cyclable, avec un air un peu ébranlé, et il veut acheter un casque, là, tout de suite. Je crois qu'il vient de piquer une fouille qui aurait pu mal tourner et qui lui a donné la frousse. Assistons-nous là en direct à une conversion instantanée au casque? Un grand gars de 6'5'' au moins, qui ressort coiffée d'un casque Nutcase d'un mauve vif absolument spectaculaire!

C'était pour le moins divertissant d'observer ces portes tournantes, la diversité des cas de figures, chacun qui se pointe avec sa petite urgence, son bobo à faire regarder et panser.

Une fois mon guidon changé, j'ai filé. Mais je garde en tête cette incroyable galerie de portraits. Je trouve que nos bikes shops sont de beaux microcosmes. Et l'humanité qu'on y retrouve, bien, on est forcé d'admettre qu'elle ne fait pas partie de l'expérience de l'achat en ligne...

Plus impressionnant encore, ce jour là, j'ai été à même de voir à l'oeuvre le savoir faire technique de ces vélocistes, proprio, mécano, apprenti. Ainsi que le service à la clientèle élevé au niveau d'un art : la fluidité avec laquelle, leur petite équipe de trois, à l'évidence bien rôdée, a traité toutes les demandes, comme dans une sorte de ballet réglé avec précision, se relayant à certaines tâches, ne laissant personne en plan, et s’occupant d'absolument tout ce monde dans la dernière demie-heure d'ouverture de la boutique : un beau sprint haletant dans le dernier droit. C'était véritablement du grand art, l’art méconnu du vélociste.

Je n'ai pas grand peine à m'imaginer que la scène se répète chez tous nos vélocistes. Alors, chapeau à tout ces commerces de proximité qui nous rendent la vie à vélo plus agréable, qui accueille nos désarrois passagers d'être temporairement sans monture, et qui nous font rêver avec leurs belles vitrines !

3 commentaires:

Alec a dit…

Cela me fait penser aux merveilleuses scènes du film "2 secondes" alors que le bourru Lorenzo (Dino Tavarone) rabroue avec une certaine tendresse la jeune Laurie (Charlotte Laurier), dans son atelier de mécanos cycliste.

Vincent, mécano Yéti mtl a dit…

Merci pour ce récit! De voir que notre travail est prit en compte et louangé ainsi me touche vraiment. C'est un peu pour ça que je travailles dans des vélocistes (j'aime bien ce terme!) depuis mon premier boulot!

Eh oui! On fait des miracles! Les gens ont parfois beaucoup d'attentes mais les mécanos livrent la marchandises, malgré les délais, les "rush" de début de saison, les distributeurs de pièces qui nous donne parfois des maux de têtes! Quel beau boulot!

P.S: la roue en "Pringle" est un classic! Ça quasiment toujours! Pratique dans les bois ne tout cas!

G.R. a dit…

Merci pour ce beau témoignage! Je suis moi-même chef d'atelier dans un magasin de vélo et j'ai fortement apprécié votre point de vu "client". Lorsque je suis "dans le bain" je n'ai pas vraiment le temps de voir cette vision des choses. C'est très apprécié et votre article me fait aimer mon travail encore plus!